Un traité complet du ministère de l'apôtre sortirait du cadre de ce livre. Je voudrais simplement tracer les grandes lignes de l'autorité apostolique, afin de montrer que le rôle d'apôtre subsiste encore aujourd'hui. Sans aucun doute, les douze apôtres -- avec Matthias, qui remplaçait Judas Iscariot (Actes 1:26) -- détiennent une place toute particulière (Luc 22:30; Apo. 21:14).
Cependant, les Ecritures mentionnent d'autres apôtres que les douze. Paul et Barnabas (Actes 14:4,14; 1 Cor. 9:1-6), Jacques, le frère du Seigneur (Gal. 1:19), Timothée et Silas (1 Thess. 1:1; 2:6), sont quelques-uns des apôtres qui apparaissent dans les pages du Nouveau Testament.
Il s'en suit que le ministère apostolique s'est prolongé au-delà de la mort des douze premiers. Il ne s'est pas limité au premier siècle. Et il ne s'est pas non plus transmis par le biais d'une hiérarchie institutionnelle.
S'il est vrai que les apôtres n'écrivent plus la Bible aujourd'hui, ils ont encore la commission divine de construire le Corps de Christ (1 Cor. 12:28-29; Eph. 4:11). L'essentiel du travail d'un apôtre est de fonder des églises. Cela ne signifie pas qu'une église ne puisse naître sans la main d'un apôtre. Il semble bien en effet qu'aucun apôtre n'ait établi les églises d'Antioche de Syrie, de Césarée, de Tyre et de Ptolémais.
Mais toutes ces églises ont eu le soutien, peu après leur naissance, d'un travailleur apostolique. En fait, toutes les églises du Nouveau Testament étaient soit fondées, soit grandement aidées, par un travailleur apostolique.
Les travailleurs apostoliques n'établissent pas des missions, des dénominations, des cellules de maison, des organisations para-ecclésiastiques, ni des "églises" institutionnelles. Ils ne fondent que des ekklesias, qui sont établies et maintenues par Jésus Christ -- l'Architecte Suprême de l'église (1 Cor. 3:6-15).
Les travailleurs apostoliques sont simplement des frères, que Dieu a établis expressément pour accomplir Son oeuvre (Rom. 1:1; 1 Tim. 2:7; 2 Tim. 1:11). Et ils sont approuvés et envoyés par les croyants qui les connaissent intimement. Considérez Actes 13:1-4:
"Il y avait dans l'Eglise d'Antioche des prophètes et des docteurs: Barnabas, Siméon appelé Niger, Lucius de Cyrène, Manahen, qui avait été élevé avec Hérode le tétrarque, et Saül. Pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu'ils jeûnaient, le Saint-Esprit dit: Mettez-moi à part Barnabas et Saül pour l'oeuvre à laquelle je les ai appelés. Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains, et les laissèrent partir. Barnabas et Saül, envoyés par le Saint-Esprit, descendirent à Séleucie, et de là ils s'embarquèrent pour l'île de Chypre."
La vocation d'un travailleur apostolique est personnelle. Mais il est envoyé par le Corps. Un travailleur apostolique, c'est souvent un enseignant, un prophète, ou un évangéliste que Dieu a directement appelé pour effectuer un certain travail dans une localité particulière. Mais il a aussi été envoyé publiquement par une communauté locale de croyants.
Ce sont cette vocation intérieure et cette séparation extérieure qui font d'un homme un travailleur apostolique. Un travailleur apostolique peut aussi être envoyé par un autre travailleur, plus âgé, qui lui sert de mentor (1 Cor. 4:17; 2 Tim. 8:16-23; 12:18; Eph. 6:21-22; Col. 4:7-8; 1 Thess. 3:1-2; 2 Tim. 4:12; Tite 3:12-13).
Il est intéressant de remarquer que le mot grec "apostolos", traduit "apôtre", signifie littéralement, quelqu'un qui est envoyé. Il n'est donc pas question, dans le Nouveau Testament, d'apôtres qui se désigneraient ou s'enverraient eux-mêmes.
Les travailleurs apostoliques, au sens biblique, ce sont ceux qui sont envoyés. Ce sont des hommes itinérants, mobiles, qui critiquent la culture, annoncent l'évangile, et implantent et nourrissent des ekklesias. Quant à la manière dont ils accomplissent ces tâches, et la mesure d'autorité qu'ils possèdent, ce sont là des questions que nous allons aborder dans ce chapitre.
La question de la couverture apostolique
Semblable à la "couverture dénominationnelle", la doctrine de la "couverture apostolique" enseigne qu'une église serait protégée de l'erreur en se soumettant à un apôtre contemporain (un planteur d'églises). Cela se base sur l'idée que les travailleurs apostoliques auraient l'autorité officielle pour diriger et contrôler les affaires d'une église.
Cependant, cette idée est contraire aux enseignements bibliques. Jamais dans le Nouveau Testament un apôtre ne prend la pleine responsabilité d'une église locale une fois que le fondement a été posé. Au contraire, les apôtres du Nouveau Testament reconnaissaient et respectaient l'autonomie spirituelle de chaque église, à partir du moment où elle avait été établie.
Certes, l'église était entre les mains du travailleur pendant qu'il posait les fondements. Mais une fois qu'il était parti, la responsabilité était entre les mains de l'église. Et il finissait toujours par partir!
Au début de la vie d'une église, le fardeau de sa direction tombe sur les épaules du travailleur apostolique. Par la suite, ce sont les anciens qui s'en chargent, lorsqu'il en émerge. Les travailleurs apostoliques sont responsables de leur propre ministère régional. L'église, elle, est responsable de ses propres affaires locales.
Encore une fois, durant le temps où le travailleur donne naissance à une église, celle-ci est entre ses mains. On pourrait comparer cette période à une phase d'incubation. Le travailleur passe son temps à enseigner Christ aux saints et à les préparer au ministère. C'est pour cette raison que Paul s'est loué une maison pour mener des réunions apostoliques, en parallèle avec les réunions de l'église (Actes 28:30-31).
De même, lorsqu'il était à Ephèse, Paul a tenu une réunion apostolique dans l'école de Tyrannus tandis que les croyants locaux se réunissaient dans les maisons (Actes 19:9; 20:20; 1 Cor. 16:19). De telles réunions apostoliques étaient des réunions pour l'oeuvre. Elles avaient pour but de préparer les saints à fonctionner dans une église.
Mais une fois que le travailleur avait posé le fondement, il quittait l'église, et il déléguait toute direction et toute responsabilité aux membres de l'église. Ainsi, les apôtres du premier siècle ne s'installaient jamais dans une église, pour gouverner ses affaires. Ils quittaient toujours l'église.
Paul a quelques fois, il est vrai, passé un temps particulièrement long à planter une église (Corinthe 6 mois; Ephèse 3 ans), mais il la laissait toujours, une fois le fondement posé. Et une fois parti, il ne s'ingérait pas dans les affaires de l'église.
De même, pendant ses deux premiers voyages apostoliques, Paul s'est servi de l'église d'Antioche comme base. Mais il n'a pas dominé, durant ce temps, les affaires de l'église. A Antioche, Paul était simplement un frère respecté. Il n'était pas apôtre de cette église.
Cela explique que le Nouveau Testament fasse mention des anciens d'Ephèse, de Jérusalem, de Philippes, etc., mais qu'il ne soit jamais question des apôtres de ces églises. Durant le temps où les douze apôtres résidaient à Jérusalem, pendant la phase initiale de l'église, le Nouveau Testament ne les appelle jamais "les apôtres de Jérusalem." Pourtant, le ministère des travailleurs apostoliques complète celui de l'église.
Le ministère apostolique, ou "l'oeuvre" (ergon) comme le nomme la Bible (Actes 13:2; 14:26; 15:38), constitue une entité distincte de l'église. L'oeuvre est régionale. Les églises sont locales. L'oeuvre est transitoire. Les églises sont permanentes. L'oeuvre est une association itinérante. Les églises sont des communautés fixes. Les travailleurs apostoliques sont des voyageurs, et non des colons. Ils sont pionniers, et non stationnaires.
Une lecture attentive des lettres de Paul révèle que généralement, il passait très peu de temps avec les églises qu'il fondait. Bien souvent, il passait quelques mois à poser les fondations de la communauté de croyants, puis ensuite les quittait pour des périodes assez prolongées. Il donnait parfois, pendant son absence, des conseils à l'église (1 Cor. 7:1). Et périodiquement, il lui rendait visite, pour veiller à leur avancement spirituel, et pour les fortifier (Actes 15:36; 18:23; 2 Cor. 12:14; 13:1). Mais jamais il ne prenait en charge leurs affaires internes.
Le fait que Paul quittait ainsi les églises qu'il avait fondées, alors qu'elles étaient encore très jeunes, montre sa confiance que l'église, étant un organisme vivant, serait capable de se développer toute seule, par le pouvoir de la vie divine. Il savait que lorsqu'il quitterait l'église, l'Esprit resterait.
En même temps, les églises fondées par Paul recevaient de l'aide de la part d'autres églises (Actes 16:2; 1 Thess. 1:7-8). Aussi, elles restaient en contact régulier avec Paul. D'ailleurs, même après douze ans, l'église à Philippes avait encore besoin du ministère spirituel de leur apôtre fondateur (Php. 1:23-27).
Il est donc absolument indispensable que les église de maisons actuelles soit soutenues par un travailleur apostolique. Lorsqu'une église ferme ses portes à l'aide extérieure, et s'estime totalement autosuffisante, elle subit une perte formidable. Les églises de maison ne doivent donc pas chercher à se priver de l'aide qu'on pourrait leur apporter. Ce serait suicidaire. (Voir mon livre "So you want to start a house church?" pour plus de renseignements.)
L'oeuvre existe uniquement pour les églises -- elle n'a pas de valeur particulière en elle-même. D'ailleurs, c'est l'oeuvre qui produit les églises. En même temps, les églises produisent des travailleurs. (Chaque apôtre du Nouveau Testament, était d'abord un frère fidèle et bien connu dans une certaine église, avant d'être envoyé.) L'oeuvre ne doit jamais rivaliser avec, prévaloir sur, ni se substituer à l'église. Le but de l'oeuvre, c'est d'établir et de fortifier les églises.
En un mot, les travailleurs apostoliques s'occupent de planter et de nourrir des églises à divers endroits. Les véritables apôtres ne s'établissent jamais de manière permanente dans les églises qu'ils plantent. Et ils ne prennent jamais sur elles l'autorité exclusive. On pourrait dire à cet égard que le pasteur moderne en quelque sorte un apôtre stationnaire. Une telle créature est un oxymore spirituel!
Planteurs ou supplanteurs d'églises?
Les apôtres étaient des serviteurs appréciés des églises du Nouveau Testament, mais ce n'étaient pas des usurpateurs (1 Cor. 4:1). Il ne se comportaient pas comme patrons ou gérants vis-à-vis des assemblées.
Autrement dit, les apôtres du premier siècle étaient des planteurs d'église, et non des supplanteurs d'église! C'étaient des assistants, et non des aristocrates spirituels. Des serviteurs, et non des despotes ecclésiastiques. Ils posaient les fondations, ce n'étaient pas des vedettes. Et si les apôtres du premier siècle instruisaient et persuadaient les églises, ils ne les contrôlaient pas pour autant.
Certains, de nos jours, ont exalté la vocation apostolique, mais Paul, lui, considérait que les apôtres étaient "les derniers des hommes ... fous ... faibles ... méprisés ... les balayures du monde, le rebut de tous" (1 Cor. 4:9-13). Les vrais travailleurs ne cherchent donc pas la gloire. Ils ne cherchent pas à impressionner les gens (2 Cor. 11:5-6; 1 Thess. 2:5-6). Ils ne cherchent pas le gain financier (2 Cor. 2:17; 11:9). Ils ne dominent pas la vie des autres (2 Cor. 1:24).
Les vrais travailleurs ne s'attribuent pas des qualités éclatantes (2 Cor. 3:1-3). Ils ne prétendent pas à un héritage supérieur (2 Cor. 11:21-22). Ils ne se vantent pas d'expériences spirituelles extraordinaires (2 Cor. 10:12-15; 11:16-19; 12:1-12).
Pour Paul, les travailleurs apostoliques ne sont pas des élitistes spirituels, qui se mettent à part des autres croyants, pour chercher leur avancement personnel. Ce sont plutôt ceux qui ramassent les crottes après le défilé! Ce sont ceux qui versent leur sang pour l'église. Les vrais travailleurs apostoliques sont toujours prêts à servir, discrètement, ceux qui sont dans le besoin.
C'est pourquoi, chercher à s'emparer du pouvoir et à prendre autorité sur les autres, ce n'est pas de l'apostolat (le fait d'être envoyé). C'est ni plus ni moins que de l'oppression dissimulée. Les vrais travailleurs sont avant tout des serviteurs.
Le sceau d'un vrai travailleur apostolique, c'est simplement qu'il fonde des ekklesias comme décrites dans le Nouveau Testament, capables de survivre durant son absence (1 Cor. 9:2; 2 Cor. 3:1-2). Tout ceci est en accord avec l'expérience de Paul -- l'apôtre dont le ministère a la plus grande ampleur dans le Nouveau Testament.
Au lieu de dresser des métaphores impériales, Paul compare sa relation avec les églises où il a travaillé aux liens familiaux. Pour les églises, Paul est un père, une mère, et une nourrice (1 Cor. 3:2; 4:14-15;2 Cor. 12:14; Gal. 4:19; 1 Thess. 2:7,11). Il n'est pas seigneur, maître, ni roi!
De même, les tons persuasifs qui dominent dans les écrits de Paul montrent bien qu'il traitait les églises comme un père traiterait ses enfants adultes, et non ses tout petits enfants. En tant que père, il donnait son jugement vis-à-vis des affaires de l'église. Mais il ne proclamait pas des décrés absolus.
La première lettre aux corinthiens illustre bien cette tendance. Le point culminant, c'est lorsque Paul donne son jugement vis-à-vis d'un frère qui commet un inceste. Il fait appel à l'église tout entière pour le discipliner. (1 Cor. 5:1-13).
Progressivement, toutes les églises que Paul avait fondées devenaient de moins en moins dépendantes de lui, pour devenir au contraire de plus en plus dépendantes de Christ (1 Cor. 2:1-5). Et Paul les y incitait (1 Cor. 14:20; Eph. 4:14).